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Le roman de l'Europe

Le roman de l'Europe. Mythes et anachronismes. Intervenants : R. Frank, E. François, A-M Thiesse, N. Offenstadt . Les Rendez-vous de l’Histoire, Blois, le 12/10/2008

Ecrire le roman de l’Europe, vaste programme.

Créer un imaginaire collectif, une Europe émotionnelle qui fait tant défaut à cette construction froide, toujours édictée des hautes sphères vers le bas, où on a juste oublié les peuples. Ceux-ci se rappellent alors cruellement au bon souvenir de leurs dirigeants néolibéraux qui trahissent si allègrement la social-démocratie des pères fondateurs.

Bien sûr, un tel roman est urgemment nécessaire. Mais faut-il pour autant forger un mythe, reprendre la technique des romans nationaux certes fédérateurs mais dont les idéologies nous ont menés parfois aux champs de batailles ? La technique est connue, les règles sont celles de l’unité classique du récit : unité de lieu géographique ; d’action du personnage collectif de la Nation ; de temps, linéarité de l’éternité. Le tout pour légitimer le présent avec un passé recréé. Délimiter le territoire géographique de la Nation puis ceux qui en font parti, et les autres. Même quand les ficelles sont grosses, soulignons l’efficacité de ce roman qui soude les communautés. Oui, l’Europe a besoin d’un roman européen. Mais au risque de la malhonnêteté intellectuelle demandent les historiens, à l’ancienne ?

Il existe déjà un roman de l’Europe. Il est même surnommé le Roman Rose. On y voit une progression continue de l’européanité, lisse, régulière, toute une galerie de sémillants ancêtres : Grecs & Romains, Charlemagne, Otton, Chrétienté et cathédrales gothiques, les Lumières, le Congrès de Vienne, 1958… C’est un roman de rupture, on ne parle plus de racines imposées mais de droit d’inventaire. La guerre y est bannie, la mondialisation y rajoute son relativisme. Seulement voilà, ça ne marche pas.

Le discours n’est pas mobilisateur, il ennuie. Pas d’images fortes, bruits et fureurs, fracas des armures et tonnerres des canons.

Que faire ?

La solution évoquée serait d’écrire le roman à rebours. Anti-chronologique. Partir du second suicide européen de 39-45, d’Auschwitz et de dérouler la pelote à l’envers. Le « plus jamais ça » expliquant l’Europe à tout prix, les compromis en cascades, byzantins, la technique des trop petits pas, les textes de lois qui en résultent, patchworks indigestes, le bricolage imparfait, oui, mais mieux que rien, mieux qu’avant. Partir du cauchemar pour arriver à l’humanisme.
Ce roman éviterait la méthode traditionnelle, se forger une unité identitaire sur le dos d’un ennemi commun. La démarche relèverait de l’anti-Huntington, en fait.

Enfin, ainsi, on rejoint la manière avec laquelle les peuples fondateurs de notre Europe de l’après romanité se sont créés. Au contact de l’Empire, quelques tribus barbares se disciplinent, s’organisent et se fédèrent pour mieux combattre ou négocier avec les Romains, les invasions n’ayant pas toujours été belliqueuses. Alors sur le tard, au moment du déplacement, elles prennent un nom fédérateur, "Francs" par exemple, c’est-à-dire "courageux" ou "libres" (libres parce que vaillants). On connaît la suite.

Nous revoilà tribus en quête d’union, d’un roman pour mieux affronter le monde.

4 commentaires:

unevilleunpoeme a dit…

Le roman de l'Europe, c'est tout Thomas Mann...

odradek a dit…

Salut,

je viens de relire les posts au "bas du rouleau". Intéressant. J'avais oublié l'intérêt des compilations.
ps: et votre roman, comment cela se passe-t-il depuis la sortie?

JCB a dit…

Cher Odradek,
Très touché de votre visite dans mon humble demeure.

Que vous dire ? Deux-trois critiques favorables, trois interviews et pour l’instant, mon éditeur ne parle de ni de pilon ni de retirage. J’aurai plus de nouvelles lors de la reddition des comptes qui ne devrait plus tarder…

Rémi a dit…

On ne peut pas dire que "93", le roman de la Révolution, ait créé des conflits, même s'il était une épopée et s'il était le récit d'un conflit. Il a au contraire aidé à fonder la IIIe République, qui a eu une stabilité. Il ne faut pas imputer aux romans ce dont ils parlent, à mon avis.